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Ce que Matière vive continue d’infuser

Témoignage de Jérémy Gouellou, artiste

01.09.2026

« Matière vive m’a apporté une forme de légitimité : je suis plus à l’aise pour parler de mon travail, le montrer. Je me définis plus facilement comme artiste. » (Jérémy Gouellou)

 


Peux-tu te présenter et rappeler ce qui t’a amené à candidater au dispositif Matière vive ?
Je suis un ancien architecte-urbaniste, aujourd’hui artiste-auteur à la suite d’une évolution professionnelle amorcée il y a environ cinq ans. J’ai 40 ans et je développe une pratique centrée sur l’image, la photographie et leurs formes dérivées, avec également un travail d’installation en devenir. J’ai intégré les ateliers du Plongeoir à Nantes.

La motivation profonde de ma candidature à Matière vive était d’être accompagné dans une évolution à la fois professionnelle et artistique. Matière vive est arrivé à un moment très juste pour moi, avec une forme de synchronicité. Ma démarche s’est donc construite autour d’une temporalité précise, liée à cette capacité à se réorienter à 40 ans. D’ailleurs, c’est un réflexe que j’ai gardé dans ma manière de candidater : me demander avant tout si c’est le bon moment. Pour moi, c’est primordial.


Qu’est-ce que Matière vive t’a apporté d’essentiel ?
D’abord le fait d’être ensemble. Dans ce « ensemble », il y a évidemment la solidarité, une forme de confraternité qui perdure encore et qui est d’autant plus précieuse dans le contexte actuel suite aux coupes budgétaires.

À titre plus personnel, le dispositif m’a permis de me construire un entourage, une communauté. D’abord, il y a eu la rencontre avec Mélaine Rouger du Pôle arts visuels, puis les lauréat·es de la promotion, l’équipe du Pôle, les compagnon·nes et les professionnel·les de l’art. Ce sont toutes ces rencontres qui ont compté. Le fait qu’on m’autorise et qu’on m’ouvre des portes, qu’on me montre comment les choses se passent : ça a été extrêmement important.

Au fond, l’essentiel c’était cette attention sincère qui nous était portée, cette qualité d’accueil et d’écoute. En arrivant dans ce milieu, cela a été très précieux, et d’autant plus difficile ensuite de voir ce réseau fragilisé. En tant qu’enseignant, je suis très sensible aux questions de transmission : voir des parcours évoluer est pour moi une grande récompense. Recevoir à mon tour cette attention et cet accompagnement m’a donc profondément touché.


Depuis la fin de l’accompagnement, quelles étapes te semblent s’inscrire dans sa continuité ?
En termes de continuité, il ne faut pas perdre de vue qu’il y a eu un arrêt brutal, ma réponse se situe forcément dans ce contexte. L’absence de l’équipe salariée du Pôle telle que nous l’avons connue a été douloureuse et a fragilisé les suites que nous aurions pu imaginer : d’autres points d’étape, un bilan plus approfondi, peut-être même une nouvelle session du dispositif avec laquelle créer des liens. Cela a écourté un temps de maturation propre à cette dernière phase de l’accompagnement.

Néanmoins, tout le monde a fait en sorte d’aller au bout des choses de manière sérieuse : l’installation au Grand 8 avec une commissaire d’exposition, le livret, les derniers rendez-vous individuels, ainsi que la sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles dans le milieu professionnel ont été maintenus. Le contenu du programme est donc resté, dans l’ensemble, fidèle à ce qui était prévu, malgré cette interruption.

Aujourd’hui, je continue d’avoir accès à des résidences, des expositions, des occasions de montrer mon travail ; tout cela s’inscrit dans la continuité de Matière vive, c’est évident. C’est une chose essentielle impulsée par le Pôle et qui se poursuit : entretenir son existence au travers des candidatures, des rencontres, des vernissages… et apprendre à prendre place.

Très concrètement, le dispositif m’a apporté une forme de légitimité : je suis plus à l’aise pour parler de mon travail, le montrer. Je me définis plus facilement comme artiste. J’ai aussi intégré certains codes et réflexes. En ce moment, je suis en résidence dans les Landes, et il y a une galerie photo à Hendaye, à un peu plus d’une heure de route. J’ai pensé que si j’avais eu un rendez-vous individuel avec Mélaine, elle m’aurait sûrement dit : « Fais une heure de plus et va demander un rendez-vous ». Alors je l’ai fait. Je garde également en mémoire l’expérience des « têtes-à-têtes » professionnels organisés lors de la journée d’étape en janvier 2025. C’est devenu pour moi une sorte de modèle que je reproduis depuis. Avant, je n’aurais pas osé pousser certaines portes ni solliciter des rendez-vous.

Il y a aussi tout le volet administratif. J’ai récemment effectué ma première déclaration auprès de l’Ursaaf Limousin, c’était clair pour moi, tout comme le suivi administratif, les outils d’organisation, la distinction entre revenus principaux et secondaires… Je me suis inscrit à l’ADAGP. Il reste encore quelques zones de flou, mais je me sens aujourd’hui autonome dans la gestion du statut d’artiste-auteur.

Et puis, une question posée au début du programme continue de m’accompagner : « Quels sont tes objectifs ? ». Je fais régulièrement le point sur ce que j’ai mis en place et sur ce qu’il reste à construire. Il y a encore plein de choses que je n’ai pas faites, mais je sais que je dois les mettre en action. Cette « to-do list », je l’ai toujours. On pourrait refaire le bilan dans deux ans, parce qu’il y a des effets de l’accompagnement qui prennent du temps à se déployer et qui continuent d’infuser longtemps après.


Quelques mots pour conclure ?
Je repense souvent à une phrase d’Adrien Ledoux (un des lauréats) adressée à Mélaine : « On ne te dira jamais suffisamment merci ». Cette formule me revient souvent, vis-à-vis du Pôle, du Rayon Vert et de toutes les personnes qui m’ont entouré. Je crois que c’est aussi ça, l’héritage de Matière vive.

Propos recueillis par France Dumoulin, Nantes, juin 2026.