Pourquoi avoir intitulé la 6ᵉ édition de TRAJET « 6 mois pour rebondir » ?
Depuis novembre 2024, les baisses des financements publics provoquent un véritable effet domino qui fragilise l’ensemble de l’écosystème culturel régional. Les professionnel·les doivent ainsi composer en permanence avec les budgets limités de leurs partenaires et de leurs client·es, une contrainte qui les amène, dans la plupart des cas, à renoncer à leurs projets. À cela s’ajoutent aujourd’hui les effets de l’usage non raisonné de l’IA générative, qui touche particulièrement les graphistes et, plus largement, la filière des arts visuels.
TRAJET est né en 2020, en pleine crise sanitaire, pour accompagner les professionnel·les dans une période d’incertitude. En 2026, suite aux coupes budgétaires décidées par le Conseil régional des Pays de la Loire, les six pôles culturels ont fait le choix de maintenir le dispositif. Dans ce nouveau contexte de crise, cette 6ᵉ édition vise à soutenir les professionnel·les qui souhaitent rebondir en structurant un nouveau projet générateur de revenus. Le cadre proposé par TRAJET — sécurisant, bienveillant et fondé sur l’écoute — est d’ailleurs, encore cette année, largement plébiscité par les personnes accompagnées.
Quel impact cette crise a-t-elle sur la santé mentale des professionnel·les que tu accompagnes ?
Depuis deux ans, les porteurs et porteuses de projet sont confronté·es à une succession de difficultés : baisse des budgets consacrés à l’éducation artistique et culturelle, concurrence accrue, réponses de financement de plus en plus tardives, annulation ou modification des critères d’appels à projets, effondrement des perspectives de diffusion des œuvres… Ces évolutions dégradent profondément les conditions de travail des équipes et des indépendant·es.
Cette année, j’ai observé une augmentation de la surcharge de travail, de l’anxiété, des tensions au sein des équipes, de la perte de sens, du découragement face à l’avenir, des inquiétudes autour de l’intermittence, des départs de collègues ou encore de l’isolement. Face à cette réalité, j’ai ressenti le besoin de me former aux premiers secours en santé mentale afin d’adopter une posture plus préventive auprès des acteur·ices que j’accompagne. C’est une formation que je recommande d’ailleurs vivement à toutes les personnes qui travaillent dans notre secteur.
Une lauréate de TRAJET#6 résume bien la situation :
Quelles stratégies de rebond as-tu pu identifier ? Quels leviers te semblent les plus intéressants à partager ?
>> Coopérer pour sortir de l’isolement
La première chose que j’observe, c’est l’importance de rompre l’isolement. Retrouver de la confiance, confronter ses idées à celles de ses pairs, partager ses difficultés : ces espaces d’échange deviennent essentiels dans un contexte qui favorise parfois le repli.
Je constate également la force de certains collectifs d’artistes qui choisissent de mutualiser leurs ressources. C’est le cas, par exemple, de Papiers Sensibles à Cugand, qui partage des locaux, développe des actions communes et construit une stratégie de mécénat collective. D’autres structures, comme Plateau des Docks ou Dandys Production, montrent combien le rôle de personnes motrices est précieux pour faire vivre une dynamique de coopération dans la durée.
Cette année, les liens avec les entreprises sont également devenus plus concrets. Lors de la clôture de TRAJET, nous avons ainsi invité des représentant·es d’entreprises et de fondations afin qu’ils puissent devenir des ressources pour les professionnel·les accompagné·es.
>> Retrouver du sens grâce à l’utilité sociale
Pour beaucoup, rebondir signifie aussi redonner du sens à leur activité face au manque de perspectives dans leur filière. Cette année, de nombreux artistes ont imaginé de nouvelles activités génératrices de revenus tout en répondant à des enjeux de société : accompagner les jeunes dans la lecture critique des images et de l’IA générative, sensibiliser aux impacts environnementaux de la fabrication du papier, créer des spectacles pour transmettre l’histoire des luttes citoyennes et nourrir le débat, valoriser les parcours de femmes photographes ou encore concevoir un projet de cirque directement au service d’un territoire.
>> Construire des projets plus robustes
Enfin, pour certain·es, rebondir est passé par une forme de décélération. Ce temps de recul leur a permis de clarifier leurs priorités, de structurer davantage leur organisation interne et de faire des choix plus assumés. Cette prise de distance aide aussi à sortir de l’adaptation permanente imposée par le contexte et à préserver sa santé. Les réflexions autour de la notion de robustesse, notamment développées par Manuel Ibanez1, ont particulièrement résonné cette année. Elles invitent à porter un regard critique sur les logiques de performance et replacent les enjeux de santé mentale au cœur des projets.
Qu’en est-il de la suite de TRAJET ?
Comme les six pôles culturels régionaux qui le portent, TRAJET a perdu la moitié de son financement avec l’arrêt du soutien de la Région. À ce jour, nous ne sommes malheureusement pas en mesure d’ouvrir un nouvel appel à candidatures à l’automne 2026. Sous réserve du soutien de nos partenaires, une 7ᵉ édition pourrait être lancée au printemps 2027. D’ici là, les lauréat·es des six promotions seront invité·es, dès l’automne 2026, à imaginer avec les pôles culturels la prochaine évolution de TRAJET lors de rencontres territoriales inter-filières.
Propos recueillis par Le Pôle arts visuels, juillet 2026.