Le Pôle arts visuels Pays de la Loire a été impliqué ou a favorisé plusieurs recherches sociologiques en lien avec la filière. Autour de Nathalie Le Berre, cinq chercheurs et chercheuses témoignent de leurs projets de recherche collaborative et s’interrogent : que produit-elle, à la fois pour la communauté scientifique et pour le monde professionnel ?
Intervenant·es
— Valérie Rolle et Thibaut Menoux, sociologues et chercheur·euses, laboratoire du CENS – Nantes Université
— Ulysse Teruel, doctorant en sociologie, laboratoire du CENS – Nantes Université
— Marjorie Glas, socio-historienne et chercheuse rattachée à l’IRISS – EHESS
— Jérémy Ségard, artiste, doctorant AAU CRENAU – INCIT
— Nathalie Le Berre, directrice du Pôle arts visuels Pays de la Loire (de 2016 à 2025)
Modération : Chloé Langeard, enseignante chercheuse en sociologie, directrice du service UA – Culture, Université d’Angers
À l’interface du monde de la recherche et d’un secteur professionnel, la recherche collaborative vise la production de connaissances mais aussi le développement des pratiques professionnelles. Pourtant, elle reste largement marginalisée en France. En plus de compter un Collège recherche, composé à la fois de chercheur·euses et d’artistes, le Pôle arts visuels Pays de la Loire a fait de l’observation une de ses missions phares, comme l’explique sa directrice, Nathalie le Berre : « La feuille de route du Pôle s’est toujours construite entre action de terrain et travail d’observation au long cours : des rencontres avec les acteurs, de la concertation, puis régulièrement une prise de recul pour objectiver les observations. » Alors que les arts visuels n’ont longtemps pas été un terrain de recherche, avoir un regard extérieur, une porosité avec d’autres secteurs, enrichit selon elle la réflexion des membres du Pôle. Cinq chercheurs et chercheuses témoignent de leur collaboration avec le Pôle et des enjeux de la recherche collaborative.
Thibaut Menoux et Valérie Rolle (laboratoire du CENS – Nantes Université) : « Nous avons construit des hypothèses répondant à la fois aux intérêts du Pôle et à ceux de la recherche1. »
« En 2019, nous avons identifié le Pôle arts visuels au cours d’un travail de recherche, se souvient Thibaut Menoux. L’idée nous est venue, en écho avec l’Atlas social créé par nos collègues géographes du laboratoire Espaces et Sociétés, d’essayer de cartographier les adhérent·es de cet acteur important à l’échelle de la Région. Nos échanges avec Nathalie Le Berre et Virginie Lardière au sujet de l’ensemble des archives du Pôle et des adhésions au fil des années ont été l’occasion d’interroger leur propre production catégorielle : qu’est-ce qu’un salarié, un indépendant, un intermédiaire, une structure ? Est-ce qu’il existe un suivi de qui assiste à quels ateliers ? Ce type de recherche collaborative permet, je crois, de faire en sorte que les professionnel·les avec lesquel·les on travaille regardent différemment leurs propres catégories, tandis que nous essayons de les comprendre de l’intérieur. » Le duo commence à travailler sur cette base de données en 2021. Après une longue interruption, le projet est repris en 2023, puis en vue de produire de premiers résultats pour les Assises de juin 2025. « Il n’y avait pas de mandat spécifique, mais nous nous étions engagés à ce que les résultats puissent être utiles au Pôle », précise Thibaut Menoux.
Cette collaboration a aussi donné lieu à l’encadrement de mémoires ou de thèses, notamment dans le cadre du dispositif CIFRE2. Le projet associant le CENS et le Pôle arts visuels est né en 2020. « Nous avions commencé à échanger avec Nathalie Le Berre autour de l’intérêt pour le Pôle d’avoir des remontées du terrain mais aussi de les compléter par des enquêtes permettant d’objectiver des réalités et de s’appuyer sur ces données dans les discussions avec les acteurs politiques », retrace Valérie Rolle. Ulysse Teruel, dont elle accompagne alors le mémoire de Master 2, souhaite poursuivre en thèse. « À ce moment-là, se souvient-elle, le Pôle prévoyait par ailleurs de réactualiser l’Observation Participative et Partagée (OPP), dont une première version avait été réalisée en 2013. Ulysse Teruel a obtenu le poste. » La réalisation de l’OPP, recentrée sur l’état des structures et des intermédiaires, s’est alors doublée du montage du projet CIFRE, axé sur les artistes et leurs conditions de travail selon leur inscription géographique en Pays de la Loire.
Les trois parties formulent ensemble un projet : « Nous avons construit des hypothèses répondant à la fois aux intérêts du Pôle – cerner la diversité des trajectoires des artistes sous le prisme de leur inscription géographique, pour orienter les dispositifs d’accompagnement – et aux intérêts de la recherche : éclairer des angles morts, notamment sur la situation des artistes dans des territoires ruraux, littoraux, etc., très peu documentés jusqu’alors. » Le projet a été validé le 12 janvier 2021 par le conseil d’administration du Pôle, avec le soutien fort de la DRAC et de Claire Nédelec. Le dossier complet est déposé le 1er mars 2021 et validé environ six mois plus tard, pour un début officiel le 1er janvier 2022.
Ulysse Teruel (CENS – Nantes Université) : « Concilier les intérêts de la structure et ceux de la recherche. »
« L’enjeu d’une thèse CIFRE est de parvenir à concilier les intérêts de la structure et ceux de la recherche », reprend Ulysse Teruel. Pour le jeune chercheur, « l’environnement, au Pôle arts visuels, était absolument idéal : j’avais un comité de suivi de thèse à l’intérieur même du Pôle, en plus du comité au laboratoire, et j’essayais de les faire coïncider à peu près dans la même période de l’année pour pouvoir résoudre les éventuelles tensions dans un même temps. Je n’ai pas été confronté à des freins. Je pense que je suis entré au bon moment au Pôle, qui était déjà dans une dynamique de questionnement : qui est artiste ? Qui est amateur ? Quelle pratique relève des arts visuels ou non ? Quelle place pour les positions à cheval ? Ce sont précisément les questions qui animaient aussi la délimitation du périmètre de mon enquête ; ce qui m’a laissé beaucoup de liberté pour mener des entretiens sans me contraindre à des frontières trop rigides. L’OPP et la thèse se sont superposés un moment, notamment parce que la diffusion du questionnaire a dû être prolongée en raison du deuxième confinement lié au Covid-19. Mais l’OPP est intégrée dans ma thèse : elle m’a permis de prendre connaissance du paysage des structures et de la structuration de la région, de voir dans quel périmètre les artistes évoluent. Contrairement à beaucoup de CIFRE – souvent divisées en deux temps, d’abord immersion en structure puis laboratoire –, j’ai fait le choix de rester jusqu’au bout au Pôle, et même au-delà. Il n’y a pas eu de rupture, et cela m’a également donné accès à des espaces de communication, comme celui-ci, que je n’aurais pas eus si j’avais été uniquement au laboratoire. »
Marjorie Glas (IRISS – EHESS) : « Le comité de suivi a joué un rôle vraiment fondamental au moment de produire des préconisations. »
De son côté, Marjorie Glas a répondu en 2020 à un appel à projet pour une étude sur la rémunération des artistes dans les structures de diffusion du secteur des arts visuels à Nantes. « Un volet était déjà en cours via une stagiaire – Sarah Rougnant – qui réalisait des entretiens avec des artistes dans le cadre de son mémoire de Master. Je répondais au second volet : enquêter auprès des structures d’arts visuels pour comprendre leurs pratiques en matière de rémunération, comment elles les justifiaient, quels étaient les freins à de bonnes pratiques, et produire des préconisations. » Suivant le périmètre de la commande, Marjorie Glas propose une méthodologie, des grilles d’entretien et un échantillonnage, lequel s’appuie sur un pré-échantillonnage proposé par un comité de suivi composé d’adhérent·es du Pôle.
« Au départ, reconnaît-elle, je m’interrogeais sur mon autonomie et mon indépendance – réflexe classique pour une chercheuse. Pourtant, ça s’est extrêmement bien passé, pour plusieurs raisons. D’abord, il y a eu le travail remarquable d’intermédiaire joué par Nathalie, qui avait très bien préparé et acculturé le comité de suivi aux enjeux de la recherche. Je leur ai régulièrement présenté l’avancement de l’étude. Les interactions étaient bienveillantes et me pointaient des angles morts que je n’avais pas identifiés, car je connaissais moins bien le terrain qu’eux.
Le comité a joué un rôle vraiment fondamental au moment de produire des préconisations. Les chercheurs ne sont pas habitués à cela : notre posture est plutôt de donner des clés de lecture et de compréhension, puis de laisser les acteurs s’approprier les résultats. Là, il fallait aller au-delà. Je me sentais non pas fragile sur le fond, mais illégitime à donner des conseils. De plus, c’était une commande à la fois du Pôle et de la ville de Nantes, qui la finançait. Il fallait donc être stratège : des préconisations réalistes mais suffisamment ambitieuses pour être appropriées par les pouvoirs publics. »
Cette expérience la réconcilie avec la recherche collaborative et l’a amenée à « libérer un peu » ses pratiques de recherche. « L’accès facilité au terrain, l’appropriation rapide du terrain de recherche, les liens avec mes propres travaux sur la sociologie des professions artistiques : tout cela continue à nourrir mes recherches. De plus, cette étude a aidé à changer des choses concrètes : certains pouvoirs publics s’en sont emparés pour repenser leurs politiques. Pour une chercheuse, c’est encore plus rare et ça fait vraiment plaisir. »
Jérémy Ségard (AAU CRENAU – INCIT) : « Continuer à développer un rapport pluridisciplinaire. »
D’abord plasticien et graphiste, Jérémy Ségard s’est tourné vers l’université par « appétence personnelle », mais reconnaît que la compréhension du monde universitaire a demandé du temps et qu’il doit faire face à beaucoup de malentendus voire un dialogue très compliqué si les chercheur·euses rencontré·es n’ont pas de liens avec l’art. Lui prône un rapport pluridisciplinaire : « Ma thèse est en codirection entre un laboratoire de biologie-santé et l’école d’architecture de Nantes – un grand écart qui paraît bizarre, mais qui devient de plus en plus cohérent au fur et à mesure. Je me positionne dans ces interstices, avec l’idée de faire cohabiter le rapport pluridisciplinaire plutôt que de rester coincé dans un seul champ. » Pour lui, « il faut trouver un mode de participation réelle des artistes à la recherche, et pas seulement être là pour la vulgariser ou être en bout de chaîne. »
C’est dans cette optique que se sont montées les journées d’études des écritures alternatives, coorganisées par la MSH Ange-Guépin et le laboratoire AAU-CRENAU. « Depuis plus d’une dizaine d’années, détaille-t-il, il y a une tendance dans les SHS à s’autoriser à écrire de manière moins académique, en expérimentant des formats plus proches des médiums artistiques. Des géographes travaillent avec de la vidéo, d’autres disciplines avec des supports non textuels. Je me suis toujours demandé pourquoi il n’y avait pas plus de plasticiens dans ces espaces. Ces journées visent à faire se rencontrer ces deux communautés, qui ne connaissent pas encore assez. Le Pôle a joué un rôle important dans l’organisation de ces temps de rencontre. »
Faire bouger les pratiques
Si tous·tes saluent les résultats des projets de recherche collaborative et apprécient leurs effets concrets sur les pratiques professionnelles, un défi de taille subsiste : la reconnaissance du monde de la recherche, même si la recherche collaborative peut donner lieu à des publications scientifiques. « J’assume les résultats, les articles, mais j’ai toujours peur d’être mal jugée, de sembler manquer d’autonomie ou de distance par rapport à mon objet », reconnaît Marjorie Glas. « Aller voir d’autres disciplines, c’est potentiellement pas très bon pour la carrière des chercheur·euses, ajoute Jérémy Ségard. Pourtant, il y a des enjeux énormes – politiques, environnementaux – auxquels on ne peut pas répondre individuellement. »