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Faire réseau : de l’individuel au collectif, évolution et impacts sur les trajectoires professionnelles

Synthèse de la table ronde, par Pascaline Vallée, journaliste

01.09.2026

« Le Pôle est un activateur :
on va aller plus loin, plus vite, parce qu’on est plus nombreux·euses, et parce que toute la filière y est représentée. » (Camille Hervouet)

 

En 10 ans, le Pôle arts visuels Pays de la Loire a fédéré une grande diversité de personnes et de structures. En favorisant les échanges et la circulation de l’information, il a permis une meilleure interconnaissance mais aussi des collaborations inédites. Aux côtés d’un duo de sociologues qui a mené une étude sur les adhérent·es du Pôle arts visuels, quatre membres témoignent de leur parcours et de leur attachement au réseau.

Intervenant·es
— Valérie Rolle et Thibaut Menoux, sociologues et chercheur·ses, laboratoire
du CENS – Nantes Université
— Ilan Michel, critique d’art
— Camille Hervouet, artiste photographe et enseignante
— Isabelle Tellier, directrice du MAT centre d’art contemporain du Pays d’Ancenis
— Amélie Gagnot, artiste plasticienne

Table ronde « Faire réseau : de l'individuel au collectif, évolution et impact sur les trajectoires professionnelles », Assises régionales des arts visuels, 13 juin 2025, Pôle arts visuels Pays de la Loire (1h 50min).

Le nombre d’adhésions au Pôle arts visuels Pays de la Loire a régulièrement augmenté depuis sa création en 2015 pour atteindre 250 membres en 2024. Comment ce réseau a-t-il fidélisé individus et structures du territoire ?

Dans cette table ronde, les sociologues Valérie Rolle et Thibaut Menoux présentent les premiers résultats de leurs recherches sur cette évolution, notamment sous l’angle du taux de ré-adhésion ou de la répartition géographique des artistes adhérent·es. Quatre membres témoignent ensuite du rôle du réseau dans leur parcours.


Camille Hervouet
 : « J’ai beaucoup plus conscience aujourd’hui des enjeux de ma pratique. »
Camille Hervouet, artiste photographe et enseignante, est membre du Collège création depuis les débuts du Pôle, même si son implication a varié au fil des ans. « Pendant les quatre premières années, reconnaît-elle, j’étais présente très très souvent. Et puis au bout d’un moment, il y a eu une forme d’essoufflement, peut-être parce que les questions abordées étaient souvent les mêmes et que j’avais trouvé des réponses à celles qui étaient les miennes à mon adhésion. » Ces questions relèvent du quotidien des artistes : comment construire un réseau de diffusion pour son travail ? De quelle manière contacter les structures ? Comment rédiger un contrat, comment s’assurer qu’il est correct ?

Le Pôle est aussi un espace d’échanges entre pairs, notamment sur la précarité qui touche la plupart des artistes. « On est tout le temps en train de se battre pour monter des projets, des budgets. On est souvent très isolé·e quand on sort de l’école et on se met à bricoler avec les outils et les petits réseaux qu’on a. » Entrer au Pôle permet d’élargir ces réseaux, et aussi d’avoir accès à d’autres métiers et structures : « médiateur·ices, diffuseur·euses, lieux d’enseignement, tout ce qui est représenté dans le réseau. » Elle précise la portée de ces rencontres : « Je n’ai pas eu d’exposition directement par le biais du Pôle (ce n’est pas le but), mais j’ai beaucoup plus conscience aujourd’hui des enjeux de ma pratique et du rôle que je peux avoir dans la société plus globale. »

Être membre du Pôle a permis à Camille Hervouet de construire une compréhension profonde du fonctionnement global de la filière et du maillage artistique du territoire. Les chantiers inter-collèges, les tables rondes comme les échanges informels sont autant de moments de stimulation et d’interconnaissance, dans lesquels s’installe « un rapport horizontal » entre des acteur·ices qui ne travaillent pas sur les mêmes plans. Le résultat est bénéfique : « On peut se poser des questions collectivement sur nos statuts, sur le fonctionnement. » Elle ajoute : « Le Pôle est un activateur : on va aller plus loin, plus vite, parce qu’on est plus nombreuses et nombreux, et parce que toute la filière y est représentée. »


Amélie Gagnot
 : « TRAJET m’aide à me sentir vraiment artiste. »
Quand le Pôle arts visuels s’est constitué, Amélie Gagnot était intermittente du spectacle. « J’en entendais parler par une amie qui réfléchissait avec les personnes qui le mettaient en place et je trouvais ça formidable. » Elle a ensuite eu l’occasion de participer à des ateliers sur les pratiques amateurs et a constaté que le Pôle continuait à se structurer, avec les propositions de journées et de temps forts thématiques. En 2024, elle postule au dispositif TRAJET et intègre la 5ᵉ promotion. Bénéficiaire de l’intermittence pendant 23 ans, Amélie Gagnot reconnaît qu’elle a du mal à se défaire d’un fonctionnement individualiste : « Dans le spectacle vivant, on peut faire dans le collectif sans nécessairement penser collectif. Ce serait un leurre de dire que tout d’un coup je deviens très collective, parce que je reste dans une certaine vigilance individuelle – on est obligé·es de faire attention à comment on gagne notre vie. Mais je vois bien que ça infuse1. »

Au sein de TRAJET, elle a développé Vive, un atelier ouvert au public. « Tout l’enjeu pour moi dans TRAJET, témoigne-t-elle, c’était de concilier ma vie familiale, la création, et de générer des rencontres et de la rémunération par le fait d’accueillir le public… sans faire de burn-out. » Un projet qui nécessitait un temps long de réflexion pour le lancer en garantissant sa pérennité. Elle fait l’éloge du dispositif : « On bénéficie du fait qu’il y a eu plusieurs promotions avant nous. Il y a quelque chose qui fonctionne très bien entre les intervenant·es et les bénéficiaires. » Outre l’avancée concrète de son projet et un sentiment de légitimité, elle a trouvé auprès des autres participant·es « beaucoup d’écoute et de bienveillance ». Des échanges qu’elle trouve d’autant plus passionnants que les porteur·euses de projet ne sont pas tous·tes artistes, même s’il y a toujours un lien avec la création et l’art. Elle conclut : « Finalement, TRAJET m’aide à me sentir vraiment artiste. Il y a quelque chose qui s’ouvre, et c’est grâce à TRAJET : le fait de m’ancrer plus, je pense. »


Isabelle Tellier
 : « Cette interconnaissance entre les métiers m’a aussi amenée à revoir ma définition de l’art. »
Aujourd’hui directrice du MAT centre d’art contemporain du Pays d’Ancenis, Isabelle Tellier a occupé plusieurs métiers et intégré différents Collèges au sein du Pôle arts visuels, témoignant de la pluriactivité très fréquente dans ce secteur : « J’ai enseigné, j’ai eu une structure, et aujourd’hui je travaille dans un lieu de diffusion. »

Au-delà d’un accompagnement très concret, le Pôle permet selon elle de « déconstruire l’entre-soi ». « C’est le Pôle des arts visuels et pas de l’art contemporain, souligne-t-elle. L’art contemporain d’habitude ne se mélange pas avec d’autres pratiques. Cette interconnaissance entre les métiers m’a aussi amenée à revoir ma définition de l’art, à me reposer des questions sur les frontières entre pratiques professionnelles et pratiques amateurs. Finalement, le vrai changement pour moi a aussi été de comprendre que je pouvais apprendre de gens que je ne croisais pas jusque-là. » En accueillant des esthétiques variées, le Pôle encourage à considérer toutes les pratiques qui coexistent. Une diversité qu’Isabelle Tellier considère comme un atout à préserver pour la suite de l’association : « Il y a une espèce de parallèle avec le remembrement agricole, explique-t-elle. On est passé de plein de micro-exploitations à de grosses exploitations avec des pesticides. Si on laisse faire, on va se retrouver avec des grosses structures financées par des privés mais en réalité par le public, et un appauvrissement des esthétiques, un appauvrissement de notre diversité. Le Pôle, c’est tout l’inverse. »

L’interconnaissance a aussi généré des collaborations, dans une région où les structures ne travaillaient pas ensemble auparavant. « À force de se fréquenter, on devient familier – on démarre un petit truc ensemble, comme une visite, et puis on fait un peu plus et à la fin on se retrouve à faire des projets un peu dingues, comme avec le Frac où on implique des bénévoles dans six bibliothèques du territoire. Je ne suis pas sûre que ça existait il y a dix ans. »


Ilan Michel
 : « Sans le Pôle, je ne serais pas artiste-auteur, parce que je ne me serais jamais déclaré à l’Urssaf. Je ne savais pas comment faire. »
Ilan Michel est à la fois critique d’art et chargé de médiation au musée d’arts de Nantes. Il a rencontré l’équipe du Pôle arts visuels à l’occasion d’un colloque en 2018 et découvert « des ressources formidables » : « Il y avait un bon sens évident sur la rémunération des artistes ou sur les droits d’auteur·ice, dont je n’avais jamais entendu parler. Quand on est critique d’art, on est seul. On est proche des artistes mais on ne pense pas ensemble – on répond plutôt à la commande. » C’est à partir de là qu’il structure son activité professionnelle : « Sans le Pôle, je ne serais pas artiste-auteur, parce que je ne me serais jamais déclaré à l’Urssaf. Je ne savais pas comment faire. »

Membre du collège édition, Ilan Michel a aussi rédigé une quinzaine de portraits d’adhérent·es, diffusés dans la newsletter et sur le site internet du Pôle arts visuels. « C’est un moment extraordinaire, s’enthousiasme-t-il. On va sur le territoire rencontrer des personnes à des moments charnières de leur parcours. » S’il constate que « tous les critiques d’art sont à Paris ou à Marseille » et qu’on accorde peu de considération à celles et ceux qui exercent ailleurs, il a tout de même choisi de vivre à Nantes : « C’est pour le Pôle que je suis revenu. Le Pôle m’a aidé à avoir des outils pour expliquer aux directeurs de structures ce qu’est le droit d’auteur – des outils indispensables que je n’avais pas. Et quand j’ai vu que, sur ce territoire, tout le monde arrivait à savoir ce qu’il fallait mettre dans un contrat, comment déclarer des revenus sans les confondre avec des frais de production, il m’était impensable de développer ma carrière ailleurs. » Grâce à des guides thématiques et des moments de réflexion collective et de sensibilisation, le Pôle arts visuels offre des ressources pratiques pour légitimer les demandes des artistes et indépendant·es. « C’est au-delà des questions de rémunération, précise Ilan Michel. C’est vraiment comment on travaille ensemble, comment on monte des projets, comment on pense avec les autres, avec le collectif. C’est un travail de fond. »

Pour finir, plusieurs personnes dans la salle témoignent de leur attachement au Pôle arts visuels. France Dumoulin, devenue directrice du Rayon vert en 2015, dit avoir « grandi professionnellement avec le Pôle ». D’autres personnes soulignent la qualité des ressources disponibles sur le site internet, qui font rayonner le réseau au-delà des Pays de la Loire. Un travail riche qui a nécessité un fort investissement de la part de l’équipe salariée et des bénévoles.

Notes