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Réseaux des arts visuels en France : évolutions, enjeux et perspectives

Synthèse de la table ronde par Pascaline Vallée, journaliste

01.09.2026

« Dans cette période de potentiel repli, il faut maintenir ces liens d’échange, de concertation et de partage. » (Antoine Brun)

 

Les réseaux territoriaux culturels ont beaucoup évolué depuis 2016, avec de grandes disparités selon les Régions mais aussi de nombreux enjeux communs. Autour du Pôle arts visuels Pays de la Loire, quatre réseaux français témoignent de leurs actions, ainsi que de leurs enjeux actuels et à venir.

Intervenant·es

— Yohann Bourdet, coordinateur général de RN 13BIS – art contemporain en Normandie
— Lucie Orbie, secrétaire générale de 50° NORD – 3° EST / pôle arts visuels Hauts-de-France & territoires transfrontaliers
— Antoine Brun, directeur d’a.c.b – art contemporain en Bretagne
— Mélissa Martin, coordinatrice générale de devenir·art, réseau des arts visuels en Centre-Val de Loire
— Nathalie Le Berre, directrice du Pôle arts visuels Pays de la Loire (de 2016 à 2025)

Modération : Camille Prouteau, chargée d’accompagnement, Pôles culturels de la région des Pays de la Loire

Table ronde « Réseaux des arts visuels en France : évolutions, enjeux et perspectives ». Assises régionales des arts visuels (13 juin 2025), Pôle arts visuels Pays de la Loire (1h 30min).


2016-2026 : construire un écosystème

Une nouvelle cartographie des réseaux professionnels des arts visuels s’est dessinée en France depuis 2016, notamment suite à la réforme territoriale des Régions et à la finalisation des Schémas d’orientation pour le développement des arts visuels (SODAVI). Le secteur a connu un bel essor mais il est encore en phase de transition : si certains réseaux sont désormais stabilisés (avec les réserves dues à la situation générale nationale), la majorité reste en cours de structuration ou de mutation. C’est le constat qui ressort d’un état des lieux réalisé à la rentrée 2024, dans le cadre de travaux d’un cercle d’échange entre coordinateur·ices, secrétaires générales·aux et directeur·rices de réseaux, et dont Lucie Orbie, secrétaire générale de 50° NORD – 3° EST / pôle arts visuels Hauts-de-France & territoires transfrontaliers, présente les résultats en ouverture de cette table ronde.

L’évolution la plus marquante est celle de l’ouverture des adhésions à l’ensemble de l’écosystème des arts visuels. Tous les réseaux réunissent des lieux de diffusion, de conservation, de formation, mais seule la moitié des réseaux interrogés intègrent les personnes morales (créateur·ices, salarié·es à titre individuel, indépendant·es, acteur·ices du marché de l’art et de la philanthropie). Le Pôle arts visuels Pays de la Loire a été l’un des premiers à intégrer les artistes. À leurs débuts, RN 13BIS, a.c.b., 50° NORD – 3° EST réunissaient uniquement des personnes morales, tandis que devenir·art est accessible aux personnes morales et physiques dès sa création en 2018. Les réseaux ayant ouvert leur base aux individu·es ont vu leur nombre d’adhérent·es bondir en quelques années. a.c.b. – art contemporain en Bretagne est ainsi passé de 60 à 270 membres.

Conséquence directe de ce choix, les missions-clés ont elles aussi muté. Les objectifs initiaux (mutualisation de la communication et événements de circulation des publics) ont basculé vers des enjeux professionnels : structuration, mutualisation de ressources et représentation auprès des pouvoirs publics. En 2023, le poids financier cumulé des réseaux s’élevait à 3,2 millions d’euros, avec de fortes disparités (de 100 000 € à 480 000 €). Le financement provient majoritairement de subventions publiques, mais certains réseaux diversifient leurs revenus via les cotisations, la monétisation d’activités ou, plus rarement, le mécénat privé. Ils génèrent par ailleurs une économie des communs, liée à la mise à disposition de biens et de services, au temps de bénévolat ou aux contributions en nature. Même si on constate là aussi une grande disparité, certains réseaux, qui ont fait la démarche de la recenser en 2023, ont pu la chiffrer à plus de 125 000 €.


Missions communes et spécifiques
Les intervenant·es s’accordent sur des missions communes à leurs réseaux, à commencer par le fait de créer « un espace de réflexion et de concertation au niveau régional, de manière vraiment écosystémique, sur la question des arts visuels », comme le dit Yohann Bourdet, à propos de RN 13BIS – art contemporain en Normandie, dont il est le coordinateur général. La spécificité normande réside dans l’existence d’un contrat de filière signé par onze partenaires (État, Région, Départements et Villes). Antoine Brun, directeur d’a.c.b, place quant à lui l’interconnaissance en objectif premier. En organisant des rencontres dans des lieux adhérents, le réseau favorise les échanges et construit un cadre commun, afin de « permettre aux personnes de se connaître, de se comprendre », même si elles n’ont pas les mêmes préoccupations.

Pour Lucie Orbie, le réseau 50° NORD – 3° EST vise à améliorer les conditions d’exercice de l’ensemble des acteurs, en s’appuyant notamment sur un atout spécifique : « Les Hauts-de-France est un territoire qui crée énormément de solidarité entre les acteurs et qui facilite la coopération. La coopération, c’est une mission phare qu’on porte au sein de ce réseau depuis 2002. » Mélissa Martin, coordinatrice générale de devenir·art, réseau des arts visuels en Centre-Val de Loire, insiste de son côté sur la diversité des lieux et acteur·ices de sa région. Le réseau cherche donc avant tout à « apporter des ressources directement tirées de leurs besoins et de leurs envies, et à mettre en place des dispositifs pour les valoriser », tout en préservant un « esprit réseau » où prime l’intérêt collectif.

Dès sa création, le Pôle arts visuels Pays de la Loire a été pensé comme un écosystème, se tournant vers des enjeux professionnels plutôt que vers la création d’un agenda partagé. Sa directrice Nathalie Le Berre ajoute aux missions mentionnées « un travail d’observation très fort mis en place tout de suite avec des méthodologies partagées avec les autres pôles régionaux ».


Apports du travail inter-réseaux
Au-delà de leurs missions spécifiques, les réseaux partagent l’ambition de « travailler au développement des arts visuels dans les politiques culturelles et de façon durable », comme l’analyse Nathalie Le Berre. (voir aussi la table ronde Faire réseau pour renforcer les enjeux de la filière) En cela, le fait de se rencontrer régulièrement est une réelle richesse, même si tou·tes regrettent de ne pas pouvoir échanger d’avantage, pris·es par leur charge de travail. Plus que des discussions, ces échanges offrent une complémentarité dans les actions menées et une coopération effective, qui permet de ménager les budgets et les équipes. « Dans cette période très compliquée et de potentiel repli, ajoute Antoine Brun, il faut maintenir ces liens d’échange, de concertation, c’est important de partager ce que l’on vit et de se soutenir, même si cela n’aboutit pas forcément à quelque chose. »


L’enjeu du temps long
La nécessité d’un travail sur le long terme, remis en question par les coupes budgétaires actuelles, trame les interventions. « Les SODAVI ont pris du temps et de l’énergie, tout comme la suite de nos actions, rappelle Yohann Bourdet. Voir qu’aujourd’hui on peut détricoter ces dynamiques et ces espaces de concertation, c’est vraiment préoccupant. » La baisse, parfois brutale, des subventions engage la survie de tout un écosystème. « La manière dont se construit un réseau, dont les adhérent·es rejoignent progressivement une dynamique coopérative, ça prend du temps », renchérit Nathalie Le Berre. « Il faut aussi que les acteur·ices se sentent légitimes, qu’ils et elles aient une place dans cette filière qui longtemps a été atomisée. L’inquiétude réelle aujourd’hui en Pays de la Loire, c’est que cette filière se réatomise. Il y a un risque de repli sur soi, voire d’un retour à la solitude complète sur certains territoires. »

Comment préserver les dynamiques ? Le réseau a.c.b fédère par exemple ses adhérent·es sur des chantiers thématiques, qui demandent un engagement de deux ans et doivent aboutir à des préconisations très concrètes. Pour Lucie Orbie, la force des réseaux réside justement là : « Nous pouvons créer des espaces beaucoup plus robustes qui forcent les synergies, les interdépendances, le partage des communs, la façon de travailler autrement ou de renforcer l’existant. »

Le défi majeur reste la pérennisation des moyens. « On nous demande de faire plus ou au moins les mêmes actions avec des budgets qui se réduisent », regrette Mélissa Martin. «  Comme toutes les associations, la cotisation des adhérent·es ne permet pas de maintenir nos postes. Les défis vont donc être de continuer à se projeter dans de nouveaux outils et de nouveaux livrables, de maintenir nos groupes de travail avec les conditions actuelles (les artistes reçoivent des indemnités de perte de gain). Nous allons devoir réfléchir comment faire avec moins ou enlever certaines thématiques. »


De nouveaux défis
Loin de baisser les bras, Mélissa Martin souligne le rôle de soutien des réseaux, qui doivent aussi « distribuer de l’espoir » à des acteur·ices déconcerté·es. Antoine Brun souligne la nécessité de continuer à animer le réseau face au risque de repli sur soi, mais aussi de s’adapter aux nouveaux besoins des adhérent·es, tandis que Yohann Bourdet partage les réflexions de RN 13BIS sur le fait d’apporter un soutien plus marqué aux luttes syndicales.

Pour maintenir la dynamique, plusieurs réseaux explorent les possibilités de mutualisations, entre structures du secteur ou avec d’autres filières, voire hors du secteur culturel (médico-social, entrepreneuriat). Parmi les actions concernées, la formation ou la transition écologique, sur laquelle l’avancée de certaines filières peut bénéficier à toutes.

La mission d’observation garde quant à elle son importance. « D’autres réseaux régionaux ouvrent leurs enquêtes aux arts visuels, raconte Mélissa Martin. Nous allons nous en servir pour rendre compte de ce qui se passe réellement dans le quotidien des acteur·ices et le faire remonter. » Enfin, même si le désengagement des politiques inquiète, Lucie Orbie encourage les artistes et personnes présentes à ne pas oublier leur capacité à inspirer la société : « L’art peut créer une respiration, un souffle nouveau et c’est quelque chose de très important. »