Je me souviens d’une œuvre de Mohammed El Khatib1, à l’occasion d’une exposition à la Fondation Lambert à Avignon sobrement intitulée Notre Musée. L’exposition proposait à des personnes de toutes conditions (pas seulement des habitués des collections d’art donc) d’apporter au musée l’objet qui leur était le plus cher, le plus aimé, et de choisir dans les réserves de la Fondation une œuvre d’art qui puisse lui faire écho. L’enjeu était de rebattre les cartes de la valeur, et de faire honneur à tout ce à quoi, pour de bon, on tient.
L’installation de Mohammed El Khatib (qui a été récemment présentée à nouveau au Grand Palais2) mettait en regard deux objets ; une bande magnétique qui tenait miraculeusement en l’air, soulevée par le souffle d’un ventilateur (c’était la reprise d’une pièce de l’artiste lituanien Zilvinas Kempinas, trouvée dans les réserves de la Fondation) ; et un radiocassette X-Bass, acheté au Petit Soco de Tanger en 1989, posé éteint à côté d’une cassette de la chanteuse Oum Kalthoum dont il semblait inséparable. Cette cassette, désormais muette, appartenait à la mère de Mohamed El Khatib. Il l’a entendue jouer toute son enfance, à la maison, dans la voiture. C’est l’objet auquel il tient le plus ; c’est aussi celui qui le tient, suspendu au souvenir de sa mère qui écoutait cette musique en boucle.
L’espèce d’entretien qui se noue ici, en silence, entre le ruban flottant librement dans l’air et celui que renferme le boîtier de la cassette, a quelque chose d’inoubliable : la tendresse et la tristesse s’y répondent et s’y soutiennent l’une l’autre, dans un cercle obstiné, qu’on dirait presque éternel. Deux rubans : une ronde à ciel ouvert, délicatement refermée sur une respiration invisible, et le fil silencieux d’une vie pour toujours suspendue. Le regard des spectateurs à son tour s’accroche à ces fils, prenant brièvement le relais de ces liens, et tenant ces objets et ces pertes serrés le temps de la perception, de l’émotion.
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Pour dire nos attachements, dire ce à quoi l’on est attaché et ce qui nous attache, la langue nous offre ce verbe : « tenir ». Un mot très riche en transformations, qui se conjugue à toutes les voix (voix active, passive, pronominale), tourne à coup de prépositions (tenir à, tenir de, s’en tenir à, s’y tenir), et vibre de tous ses dérivés, à la fois solidaires et contradictoires : tenir, soutenir, entretenir, maintenir, contenir, détenir, retenir…
« Tenir » résonne énormément dans la pensée contemporaine ; sans doute parce que cette pensée est souvent une pensée émue, qui n’a pas seulement les liens ou les attachements pour objets, mais les a aussi pour méthode, pour ressources, et pour horizon.
Il ne s’agit en effet pas seulement désormais de se savoir attachés, mais de tenir les uns par les autres, d’être tenus par ce (celles, ceux) à quoi (à qui) l’on tient, de ne tenir que par ça, et, pour nous parfois si déliés ou si mal reliés, de réapprendre à y tenir.
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C’est à des attachements intenses que la crise écologique semble nous appeler : elle nous demande de tenir bien plus au monde vivant, de savoir qu’il faut tout un monde pour nous tenir et nous maintenir en vie ; elle nous demande d’entretenir davantage et de consolider les relations qui comptent, mais aussi de défaire les attachements délétères, ceux qui ne soutiennent pas la vie vivante, et d’en inventer d’autres, de plus justes.
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Car pour tenir, on a besoin d’être soutenu. — La danse, dans ses portés, dans son art des appuis et des envols, explore peut-être précisément cela. Elle demande à tout corps : qui, ou quoi, te tient, qui te soutient, jusqu’où peux-tu t’aventurer, au balcon de toi-même ?
Rien ne tient tout seul, rien ne tient de soi-même, par ses seules forces. Toute action, tout espace de rassemblement, toute démarche de création, tout paysage, toute existence est prise dans ce que Judith Butler a appelé « un réseau social de mains3 » : des mains qui vous tiennent, vous soutiennent (qui main-tiennent, dit clairement la langue).
Vivre, cela suppose en effet que beaucoup d’autres y mettent du leur : comment tiendraient un corps, une existence, sinon à travers des gestes d’entretien ? C’est la grande leçon des pensées du care, sur lesquelles débouche nécessairement la question des attachements : toute personne a besoin, pour exister, d’un ensemble de soins, de souci, d’attentions. Mais aussi, et plus politiquement, de droits effectifs, d’institutions pérennes, d’engagement public, et encore de reconnaissance, de durée, de cadres de perception et de visibilité…
Considérer ce réseau, c’est d’ailleurs souligner qu’aucune vie, même la plus puissante, n’est exempte de dépendances ; c’est partir de l’évidence de la fragilité, et du besoin de collectivité qui en découle. Il y a là une dimension éthique, celle d’une vie forcément endurante, persistante, tenant le coup et tenant le choc, consciente de sa vulnérabilité, et faisant même fond, souvent, sur cette vulnérabilité et sur la conscience qu’on accepte d’en avoir.
D’autant que l’on peut « se tenir » aussi pour le pire, être enchaînés par les moins désirables des nœuds, et que l’on est parfois tenus, en laisse, par des pouvoirs mortifères.
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Même les choses ont besoin de soin pour tenir, pour résister à l’usage, à l’usure et à l’obsolescence ; et il faut inventer pour elles des gestes de maintenance, un temps de la maintenance. De véritables égards en fait, qui ne sont pas souvent considérés (métiers de femmes ou d’invisibles), mais que la sociologie met désormais à l’honneur4.
Et cela aussi relève d’un attachement : car la maintenance suppose une attention à la façon singulière dont les objets et les matières se comportent, réagissent aux changements ; elle requiert une sensibilité à l’espèce d’obstination des choses pour continuer à vivre jusque dans la destruction, même quand elles ne remplissent plus leur fonction ; et elle signe en cela (comme on le ferait avec quelqu’un) une sorte d’obligation réciproque.
Celle ou celui qui prend soin, qui entretient, peut se sentir « obligée » en effet, tenue à faire quelque chose pour les choses et à se soucier de leur devenir sans elle, après elle.
Il en va de même des lieux, des espaces, ou des projets. La jardinière Pia Pera se demandait par exemple ce qu’il en serait de son jardin lorsque la maladie qui la touchait et dégradait son corps l’emporterait ; elle n’a pas osé en parler au jardin, et a emprunté pour cela le titre de son récit à un vers d’Emily Dickinson : « I havent’ told my garden yet » (je ne l’ai pas encore dit à mon jardin)5.
La maintenance, en effet, s’inquiète de l’avenir, et c’est une affaire de tous les jours, comme l’amour :
En 2013, le poète brésilien Alberto Pucheu a donné un poème qui aura aidé toute une communauté à tenir bon dans la suffocation, avec ses vers de courage.
Ce poème lui a été inspiré par un incident survenu sur une plage de Rio. Un jour, Pucheu regardait un surfeur jouer avec les vagues, là-bas si puissantes. À un certain moment, le surfeur a disparu sous l’eau, et y est resté plus longtemps qu’il n’aurait dû ; on pouvait craindre qu’il ne disparaisse, asphyxié, battu par l’océan. Alors est venu le poème, qui exhorte à tenir le coup, à rester submergé oui, mais seulement pour un temps :
Ces vers ont été partagés abondamment, sur les réseaux sociaux, dans les assemblées, parmi les ami.es, au moment de la fascisation du régime, inspirant courage, soutien, entraide et combativité face à l’arrivée de Bolsonaro au pouvoir.
Ils l’ont été une seconde fois au moment du Covid, c’est-à-dire au moment de l’asphyxie générale et de la gestion criminelle de la pandémie par le gouvernement.
Le poème est passé de main en main, de bouche en bouche, encourageant à tenir bon dans l’irrespirable, à persister ensemble contre « la vague ». Jusqu’à ce qu’il soit possible de remonter, vivants, respirants, non-noyés, undrowned7.
Et ces vers le sont encore, partagés, dans un temps où doivent renaître l’espérance et la plus grande solidarité malgré une société de plus en plus abîmée, invivable.
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Car lutter aussi, c’est tenir : veiller, résister, tenir bon, tenir tête, forcément à plusieurs. Savoir pourquoi on le fait, dire pourquoi on le fait, nommer les adversaires, les saccageurs.
Ainsi des poèmes et des actes de Jean-Marie Gleize, récemment disparu, qui s’est montré proche de beaucoup de mouvements sociaux et de tous les élans de combat, de Tarnac à Notre-Dame-des-Landes.
Ces poèmes sont propulsés par un esprit de lutte, qui est aussi, et peut-être avant tout, la lutte pour un « ici », un « c’est ici », là où on est pour de bon.
Parce que maintenir quelque chose en vie, ça se passe forcément sur un territoire, dans des lieux auxquels on est bien décidés à rester attachés, et qui vous tiennent en vie.
On tient et on se tient quelque part, quelque part qui nous importe et nous soutient, malgré les confiscations et les lâchages, quelque part où cela prend concrètement sens de tenir bon, main-tenant. Nous, c’est ce territoire ligérien, aimé, c’est ici.
Mai 2026, Nantes9.